• Sélection d’oeuvres
  • Le mirage « utoptic » de Valérie Du Chéné / Virginie Lauvergne / 2008

    Au combien éloignés de ces « cadavres domestiques », en bronze ou en marbre de nos places publiques : Jésus-Christ-Stradivarius, Napoléon l’emmerdeur, Spinoza le somnifère, Nietzsche l’onaniste, Lautréamont le sodomiste », dénoncés autrefois par Picabia1, la commande publique et le 1% 2 semblent avoir enfin trouvé la voie d’une réussite dans leur intégration à l’espace publique. En dépoussiérant formes et enjeux d’une tradition bien française qui perdure depuis l’Ancien régime, nos artistes contemporains ont su développer les armes singulières pour combattre la mauvaise réputation qui colle à la peau de ces créations spécifiques. Si majoritairement ces applications restent encore l’apanage de quelques vieux « routards », au-devant desquels il convient de citer Daniel Buren, le conseil Général de l’Aude a préféré miser sur l’intervention de la jeune artiste Valérie du Chéné, pour, le 1% du collège Marcelin Albert de Saint Nazaire d’Aude. Pari réussi pour la première commande publique du département !
    Après une formation construite au carrefour de l’art et de l’urbanisme, l’artiste a choisi de s’établir loin du tumulte parisien, dans le village de Coustouge pour y développer sa pratique artistique et laisser vagabonder son imaginaire au calme des Corbières. Un imaginaire tiraillé entre deux préoccupations différentes qui se lisent dans l’ensemble du travail. La narrativité d’une part, agitée par la crudité des couleurs de ces gouaches sur papier, telles qu’on les découvrit lors de l’exposition « Trait-d’union »3, et qu’on ne se lasse pas de parcourir dans son livre « Bureau des ex-voto laïques »4. Et d’autre part cette interrogation constante sur l’espace et la couleur, déclinée sans systématisme selon les lieux où l’artiste expose, passant du « wall over » pictural (Circulade, 2008), à des gouaches sur carton de différentes envergures, tantôt simplement posées dans l’espace comme paravents, tantôt mises en boite (Multiple, 2007). Passer de la gouache, à l’installation ou au volume n’est pas un problème pour l’artiste qui jongle de l’un à l’autre avec une efficacité déconcertante. En six mois, s’amuse-t-elle, j’ai dû passer du carton au béton, forcée par la rapidité des évènements.
    L’événement dont il est question c’est bien évidemment l’œuvre Mirage (inaugurée en novembre 2007), le 1% qu’elle conçu pour la cour de l’amphithéâtre du collège Marcelin Albert. Dressés stratégiquement en fonction de la circulation des occupants du lieu et des vents dominants, quatre paravents en béton, peints recto/verso, dialoguent avec l’architecture d’un bâtiment de style le corbusien. Mirage nous offre donc l’occasion d’une réflexion sur l’ « (im)perméabilité 5 » de ses deux champs de création. Et force est de constater qu’ici, il existe entre eux une remarquable cohésion, niant tout rapport conflictuel lié au cloisonnement des disciplines, tel qu’on le retrouve dans les propos d’Adolf Loos sur la fonction de l’art et de l’architecture : « l’un semble par essence révolutionnaire, l’autre nécessairement conservatrice6 ». Contrairement à ces images d’identité rigide et d’opposition radicale Valérie du Chéné a su pleinement se saisir de la chose architecturale comme environnement de son œuvre, sans que son intervention ne se réduise à une simple prothèse décorative, ou qu’elle ne fasse cohabiter l’œuvre et l’architecture dans un isolement mutuel. La vue d’ensemble est donc loin d’être discordante. Évoquant tantôt la villa Malaparte de l’architecte Adalberto Libera dans le Mepris de Godard, le toit de la Cité Radieuse avec sa piscine, ou encore A bigger splash de Hockney, Mirage apporte une touche de fraîcheur et d’acidité à l’environnement dans lequel il s’inscrit.
    Les paravents réunis par couple délimitent ici un espace énigmatique. Articulant un lieu de passage, ils déjouent les trajectoires et les circulations attendues. En faisant converger les regards au centre de l’atrium, en même temps qu’ils nous invitent mentalement à dépasser leur propre présence, ils créent un aller-retour entre réel et imaginaire. L’illusion optique créée par la peinture des paravents semble ainsi réfléchir et prolonger le sol bleu de l’atrium, tel un mirage par une belle journée d’été. Sauf qu’ici, au lieu de n’être qu’une image plus ou moins déformée d’un objet réel qui s’explique par l’optique géométrique et les lois de la réfraction, le Mirage de Valérie du Chéné, qui certes se construit et se déconstruit selon la circulation des corps et du regard, reste néanmoins un mirage habitable. Utopique, au sens de « sans lieu », il ne l’est donc que par un jeu d’optique. Mais utopique dans sa volonté de rendre le monde enfin habitable, il l’est pleinement. Tout en déconstruisant les définitions binaires de dedans/dehors, centre/périphérie, par leur fonction utilitaire, les paravents visent avant tout à la réappropriation d’espaces délaissés, offrant un temps, un territoire, un imaginaire, un espace d’intimité provisoire, une zone clandestine qui se dérobe à la vue des autres pour y accueillir une TAZ7 potentielle. Les élèves l’ont bien compris et en investissant rapidement l’utopie ce Mirage qui croit en l’intensification de moments du quotidien, nous font dire une fois encore avec Filliou que l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art…

    Virginie Lauvergne


    Voir en ligne : http://panopticart.fr/articles/lire/14

      Virginie Lauvergne