• Sélection d’oeuvres
  • Pour les pierres... - Texte de Marcial Deflacieux / 2016

    Pour les pierres

    avant quelles tombent
    dans la mer

    Un récit poétique /
    Il faudrait dire...Il faut raconter, car au fond, cette exposition est (aussi) une histoire de récits. Des
    récits que la bouche aurait oublié de cerner comme le regard contourne ce qu’il désir pour mieux
    l’appréhender. Ces récits se tissent comme un oxymore, ils mettent la lumière à l’épreuve de
    l’enfermement...

    Histoires d’enfermement /
    Aller et venir d’un endroit d’où personne ne bouge ; être un visiteur, en préserver l’enseignement
    comme une persistance rétinienne et entendre ces échos : ces bandes sombres d’ombres vont-elles
    résister à la voix ? Combien de temps ces bandes sombres autour de moi ? Combien autour de moi
    ces bandes sont ? Barreaux comme autant de langues liés que l’on tourne cent fois dans sa bouche
    comme les pas longs des prisons, les palans à chaines manuelles...

    Une légère gravité /
    Là : la couleur on l’a voit, à l’autre bout, une peine pleine d’un manque de lumière...Mais il faudrait
    aussi dire la gravité des pierres et de la peinture. Peindre des pierres en aplats colorés après les avoir
    ramassé et porté, puis enfin transporté jusque-là où sous nos yeux ils découvrent leur poids, mettent
    en lumière leurs compositions, se prêtent à une certaine légèreté. Il y a de ça, tout simplement si on
    peut dire, une légère gravité.

    Des fourmilles sous la langue /
    Le caractère particulier du travail de Valérie du Chéné repose en grande partie sur la capacité de sa
    peinture à devenir sculpture et peut être plus redoutablement encore sur la faculté de sa sculpture à
    devenir peinture. Cette légère gravité est bien là ancrée dans une entreprise plastique capable de
    créer des formes à géométrie variable où la mesure et les dimensions de l’espace ne passent pas par
    l’habituelle distinction entre plan et volume, mais dans une confusion de l’ordre établie entre la
    surface et son élévation. Pour s’en convaincre, il suffirait de se référer à cette malicieuse indication
    portée le document technique d’une des œuvres présentée : « Peinture murale au sol ». Ces peintures
    ont des fourmilles dans les jambes, on pourrait dire plutôt sous la langue. Elles nous livrent une
    expression que l’on peut facilement comprendre, aisément entendre...

    A l’écoute de la couleur/
    Ce qui rend tout cela accessible : c’est évidemment la couleur. Les couleurs sont au cœur de la
    pratique de Valérie du Chéné. Elles ne doivent absolument rien au hasard. Nombreuses, variées,
    elles sont à la limite du jour. Et lorsqu’elles sont clairs, elles semblent briller de l’intérieur, prises
    très souvent dans un entrelacs de fragments plus sombres. Les tons sont mat, d’acrylique ou de
    gouache ; se sont ceux de la peinture à l’eau. La couleur est centrale, elle participe au récit, au
    langage de Valérie du Chéné qui entend bien sûr les histoires qu’on lui prête. Par exemple, la fable
    rohmerienne du rayon vert où le dernier rayon du jour laisserait transparente les pensés de chacun.
    Elle voit ces histoires, parfois de simples événements à l’apparence anecdotiques, et les emploie. Un
    arc en ciel aperçu avant d’entrer dans un centre pénitencier où Valérie du Chéné rencontre des
    détenus qui eux-mêmes répondent par l’arc en ciel à ses questions sur la couleur. On doit être à
    l’écoute de ces couleurs pour bien des raisons et notamment parce qu’elles existent en mots, parce
    qu’elles portent des noms comme un trésor d’interprétation : Gris Ouessant ou Volga, rouge Ivresse,
    Jaune Mossa ou Fujita, bleu Bahamas ou Bengale, rose Lunaire, vert Amourette...

    Le sens de la visite /
    N’aurais-je pas du commencer par ça ? On y revient toujours. On pourrait tenter de démêler la
    direction, le sens dans lequel on s’engage, et la signification. Mais tout est lié, visiter c’est participer
    à un changement. Valérie du Chéné est allée à la rencontre de détenus. De cette expérience
    l’exposition doit être comprise comme un déplacement, quelque chose qui en garde la trace et
    chemin faisant devient différent. Si on prend le sens de la visite, on commence ainsi : deux
    gouaches sont installées dans l’entrée, discrète annonce d’une douzaine d’autres réparties presque à
    l’abri des regards dans les espaces de travail du centres d’art. Ce sont ses impressions post
    pénitencier qui ouvrent le parcours. Puis une voix, celle d’Arlette Farge, nous accueille presque
    enveloppante par ce qui pourrait s’appeler un témoignage. Parole qui voisine une table de jeu dont
    l’enfantillage grave rappelle ce qu’il reste de la liberté de mouvement où tout est clos. La lumière se
    fait plus rare, son déficit se découpe en nuancier avant d’arriver à la limite de l’espace d’exposition,
    mise à plat tout en relief, timide et criante vérité d’une peinture à la fois pudique et tout en couleur